Brigitte Vivien

Auteure, romancière et plasticienne est heureuse de vous présenter quelques-unes de ses œuvres sur ce site:

ArtcommeVIVIEN

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Coordonnées de contact:   britou_9@hotmail.com

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 Lauréate du Prix de Poésie Louis Bouilhet pour son recueil "Des Mots en Mosaïque"  Prix remis le 2 Octobre 2021 à Cany-Barville par La Société des  Écrivains Normands et la ville de Cany-Barville. 

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Juillet 2020 : 1er Prix de la Nouvelle (lue par Thierry Beccaro)

au Salon de Villers sur Mer: "Perle de Cuivre, petite Mursi" 

Avant parution du livre "Tu seras Belle, ma fille!", je vous propose la lecture de cette nouvelle :

 

Perle de Cuivre, petite Mursi à plateau 

 « La douleur est le poison de la beauté ». La Tempête (1611) William Shakespeare

     Courir autant que ses jambes fatiguées puissent la porter. Elle titube à deux lieues du village, perdu dans la vallée de l’Omo, cette dépression du rift où vit sa tribu. Rouge est une jolie Mursi, peuple de quelques milliers d’âmes. Rouge a treize ans. Son ventre lui fait terriblement mal. Elle l’a frappé dix fois depuis l’aube. Pour chasser l’esprit malin qui s’y est engouffré. Son amie Ombre Grise, lui a confié avoir agi ainsi, à la dernière lune. Rouge sent la chose imprévue, minuscule, livrer un combat désespéré dans ses entrailles.
     Les herbes sèches se font plus denses. Avancer, courbée comme une vieille, observant autour d’elle, de peur de voir surgir un serpent dans les méandres du fleuve, un Hamer de la tribu voisine ou des hommes armés. Se méfier aussi des Menenge, les esprits des morts errant dans la brousse. Pour pallier ces visions fantomatiques, le Ngereye marabout, grâce aux ornements prescrits, les empêche de venir hanter les personnes isolées. Et Rouge porte sur le front, les traits peints à l’argile, censés la protéger. Tant d’actes de barbarie ont lieu, liés aux vols de zébus ou aux razzias de filles, que son corps mis à mal par la pratique des rites, se révulse à la moindre anomalie.
     Les douleurs qui déchirent ses entrailles sont si vives qu’elles freinent sa progression. Vite, trouver une niche dans la terre brûlante, glaner des feuilles et faire une litière. Un filet de sang coule sur ses cuisses. De la main, chasser les moustiques qui l’assaillent. Elle se tord en deux. Pousser le plus fort possible, invoquer le dieu de l’argile. Retenir ses cris. Couvrir sa bouche déformée de ses bras enjolivés de serpentins. Se débrouiller seule dans ce milieu hostile. C’est la dure loi du clan, quand une fille accouche, avorte ou fait une fausse-couche. Nulle Mursi n’est censée ignorer la loi. Appliquer les préceptes avec abnégation. Accroupie dans son trou comme une bête aux abois, les larmes aux yeux, seules marques de son humanité, inspirer et sur une expiration sans fin, expulser un curieux caillot filandreux, suivi de plusieurs autres.
     Après une éternité de souffrance, assistée de l’esprit de l’herbe, retrouver le sentier, vacillante sur ses fines jambes sanguinolentes. Près du hameau, tomber dans un fossé creusé par la tribu. Patauger d’abord dans un liquide boueux, avant de discerner une eau tiède plus claire. Prier le souffle de l’eau de lui permettre de se rincer sans altérer le liquide de sang souillé, sous le regard éteint de vieilles, mâchonnant du khat. Des gardiens armés de kalachnikov, assis sur le sol terreux, veillent sur les zébus. Certains palabrent sous un arbre chétif, d’autres nus, le visage couvert de peinture de bouse, s’exercent au combat. Dans l’enclos, un groupe de jeunes s’affronte en duel où, à quatre pattes, il imite le combat des taureaux. Rouge pleure mais l’eau ocre qui ruisselle sur son visage cache ses larmes. Entre ses hoquets, elle se demande comment son vagin torturé a pu dégurgiter une telle quantité de sang noirâtre sans que tous ses membres en soient affectés.

     Désormais lavée de ses impuretés, mais brûlante de fièvre, son nouveau nom résonne en elle comme la couleur du petit zébu: Brique de Feu.

     Il y a des jours…et des lunes, le premier sang a coulé entre ses jambes. Elle est devenue femme. C’est bien, a dit sa mère Terre Brune. Le jour d’après, on a extrait deux incisives de sa mâchoire inférieure. 

     De sa bouche torturée, aucun cri. Puis, sa lèvre percée à l’aide d’un stylet d’os. Des larmes dans les yeux mais pas de cri. C’est la tradition, a dit le chef de la tribu. Le trou aussitôt agrandi, d’une main experte, par des mouvements circulaires de l’outil. C’est bien, a dit Terre Brune.

     Ensuite, un disque d’argile minuscule, le dhébé placé le temps de dix soleils. Vaciller mais ne pas crier. C’est la tradition, a dit le chef de la tribu. Une lune plus tard, un plateau plus grand étira sa lèvre. Le processus continua jusqu’à recevoir sa plaque à lèvres en argile. C’est bien, a dit Terre Brune.

     Enfin, la cérémonie des scarifications. Lacérés, sa poitrine et son ventre, sous les coups habiles d’une lame, selon des signes précis et immuables. Emprisonner ses cris dans son corps torturé. Par ce rite, elle était prémunie contre les dangers engendrés par le sang qui coule, symbole de mort. Pour cautériser les plaies, cendre et terre. Après des lunes de souffrance muette, tous purent admirer ses fines gravures en relief qui la marquaient à vie. Arborer son plateau, les ornements picturaux et les scarifications prouvaient son appartenance au monde adulte.

     L’un des garçons lève tout à coup ses mains autour de sa tête pour figurer des cornes et, ostensiblement, se dresse vers elle. Taureau Blanc ! Puissant et sauvage ! Son corps est orné de peinture éphémère de gypse et de cendre, apanage de beauté masculine. Des lignes sinueuses et des arabesques glissent sur sa poitrine ondulant comme des serpents. Il est comme le plus beau zébu de sa famille. Fort. Trop fort.

     Il y a des jours… et des lunes, il lui a fait mal. Très mal. Brique de Feu détourne son visage triste et son ventre malade par sa faute. Redresser la tête. Se montrer forte. Brique de Feu doit surmonter sa souffrance aux yeux de tous, comme le petit du troupeau qui lutte pour survivre.

     Alors, quand l’astre aura brillé trois fois, afin de conjurer le mauvais sort, elle verra le Nani, celui qui connait les mots. Il composera pour elle un poème avec les couleurs du bétail de sa famille, dont les noms changeants des membres sont issus. L’étranger, venu il y a des jours et des lunes, demandait son nom à un garçon qui disait : Mon boeuf est noir. L’étranger ne comprenait rien.

     Avec une grâce feinte, Brique de Feu se glisse dans l’interstice de la case ronde construite avec des branchages. Y retrouver un peu de fraicheur. S’allonger sur une natte. Soulager ses chairs avec un onguent dont le Nani a le secret. Lorsque l’esprit rougeoyant glisse sur le grand eucalyptus, avant que l’obscurité ne recouvre le rift, écouter grogner les lycaons, vagir les troupeaux, agacés par le sifflement des insectes qui crissent à travers la brousse. Terre Brune tend à Brique de Feu, une coupelle d’alcool de sorgho afin d’apaiser ses douleurs et aux petits, une coque de lait de zébu. Les hommes, assis en cercle, devisent et miment leur journée. Brique de Feu, les mains appuyées sur son ventre, lève soudain la tête lorsqu’elle discerne cette remarque : Bientôt, Brique de Feu sera mariée. Alors, soulagée, confier à la lune le nom de son voisin, Singe Gris qui la dévore des yeux depuis l’enfance.

     Enfin, le jour du Donga arrive. Tous les jeunes gens nus, à la peau luisante, doivent prouver leur virilité en s'affrontant avec des bâtons. Au cours de la cérémonie du saut du taureau, Singe Gris fut le meilleur. Cette fois encore, il triomphera. Ornée de son plateau en terre cuite, Brique de Feu, renommée Ocre d’Étoile saute en souplesse avec les autres filles, dans une danse symbolisant la jeunesse du bétail. Son visage peint porte les signes de sa tribu. Son corps souple aux seins galbés se cambre sous le regard admiratif de Singe Gris. Les hommes lèvent les bras et frappent la terre avec vigueur des pieds pour imprimer dans le sol le martèlement sourd des sabots. Au centre des garçons coiffés de défenses de phacochère, Singe Gris est couvert d’une peau de léopard lui conférant une animalité plus agressive. Les coups redoublent. Tout en sautillant, Ocre d’Étoile le voit esquiver un adversaire que deux coups bien placés terrassent. Il vole au dessus des corps. Son arme tourbillonne. Les femmes balançant leur plateau, bondissent comme des veaux qui gambadent. Ne restent dans le cercle que Singe Gris luisant de sueur et Taureau Blanc. Croiser ce regard brûlant qui lui sourit. Mais le bâton de Taureau Blanc vient se ficher sur sa tête. Le coup fatal déséquilibre Singe Gris, vaincu et honteux. Ocre d’Étoile pousse un cri.
     Aussitôt, le héros est entouré de tous tambourinant la terre de grelots. Taureau Blanc a obtenu le statut du mariage. Les filles désirent cette union. Lui n’a d’yeux que pour Ocre d’Étoile qui fuit. Mais sa mère la pousse avec violence et la projette dans les bras de Taureau Blanc. Appliquer la loi. Désigner le gagnant comme mari. Il offre trente vaches et deux Kalachnikovs. Ocre d’Étoile devient Perle de Cuivre. C’est bien, dit sa mère.
     Pendant des jours… et des lunes, dans sa case où elle subit les assauts impétueux de Taureau Blanc dont la force et les désirs exigent d’autres épouses, Perle de Cuivre vit au présent avec les esprits du foyer.
     Par une matinée humide, le ventre gros comme une belle calebasse, marcher en un lieu dissimulé par les hautes herbes. Au crépuscule, le village contemple la silhouette dansante de Perle de Cuivre qui se détache sur la ligne de crête rouge. Elle entoure de ses bras maternels le fruit brûlant de sa chair.

 

Brigitte Vivien

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